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Ma démarche
le betweenness curatorial

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Je n'arrivais pas à trouver de mots ou d'outils pour décrire ce que je faisais, alors j'ai décidé de les créer moi-même. C'est ainsi que j'ai théorisé le concept du betweenness curatorial, une réponse urgente à la polarisation croissante du monde et du secteur de l'art et de la culture.

le betweenness curatorial,

l'outil de travail que j'ai théorisé

Le betweenness curatorial est une théorie de la pratique curatoriale née en réponse à la polarisation croissante du monde contemporainMa pratique s’est d’abord développée autour du female gaze, qui interroge la représentation du corps et de l’identité féminine dans l’art. Face à la radicalisation des débats et à la disparition des espaces de nuance, ce cadre m’est progressivement apparu insuffisantJ’ai alors trouvé dans la notion mathématique de betweenness une manière de penser la valeur des positions de passage plutôt que des centresLe curateur devient ainsi un nœud-pont, reliant des mondes artistiques, sociaux ou culturels qui ne se rencontrent plus. Cette approche s’inscrit dans l’héritage de Kaprow, des pratiques féministes et post-coloniales, de l’esthétique relationnelle de Bourriaud et de la convergence proposée par EnwezorMais elle répond à un contexte nouveau, celui d’un monde fragmenté où les camps se referment les uns aux autresLe betweenness consiste à maintenir la possibilité du passage, en créant des espaces où des mondes opposés peuvent se reconnaître. Le but est de rouvrir le dialogue, recréer du collectif et rappeler que le lien reste possible, même là où tout semblait séparé.

Contexte d'apparition du betweenness curatorial

Au cours des dernières années, ma pratique curatoriale s’est spécialisée sur le(s) female gaze(s) et la transmission de ce(s) dernier(s). Ce concept, développé notamment par Laura Mulvey, interroge la manière dont le regard façonne la représentation du corps et de l’identité féminine. Là où le regard dominant a longtemps structuré les récits visuels, le female gaze ouvre un espace où l’expérience vécue, la subjectivité et la complexité des identités féminines peuvent se déployer autrementPourtant, depuis quelques mois, je me sens en décalage avec cette pratique, comme si quelque chose m’appelait ailleurs. Une forme d’inconfort s’est installée progressivement, presque imperceptiblement au début, puis de plus en plus clairement. Ce malaise n’est pas seulement lié à mon travail en lui-même, mais au contexte dans lequel il s’inscrit aujourd’hui.

Tout a commencé avec ce qui me semble être une montée préoccupante de la polarisation du monde, un phénomène qui, à mon sens, affecte profondément et de manière délétère le milieu artistique et culturel. Là où l’art devrait pouvoir accueillir la complexité, la contradiction et l’ambiguïté, j’ai le sentiment que l’espace se rétrécit. La moindre nuance, la moindre tentative de penser autrement, semble aujourd’hui aspirée par une mécanique de simplification brutaleEn l’espace de quelques mois, des sujets qui demandaient autrefois discussion et lente élaboration se retrouvent réduits à deux camps irréconciliables. Les positions se figent, les discours se durcissent, et toute tentative de nuance devient suspecte. Les zones intermédiaires, ces territoires fragiles mais essentiels où peuvent coexister le doute, la réflexion et la reconnaissance de l’autre, se voient peu à peu désertées.

Plus inquiétant encore, ces espaces sont désormais souvent disqualifiés. Celui qui tente d’y demeurer se retrouve immédiatement assigné à une caricature : pour les uns il devient un “néo-nazi”, pour les autres un “collabo”. Dans cette logique, il ne s’agit plus de comprendre, mais de classer, d’exclure ou de disqualifier. Le débat disparaît au profit d’un réflexe d’alignement. Or, c’est précisément dans ces zones de friction, dans ces espaces incertains et parfois inconfortables, que l’art a toujours trouvé sa nécessité. C’est là que peuvent émerger des formes nouvelles, des questions imprévues, des manières de voir qui échappent aux évidences du moment. Voir ces espaces se réduire me donne aujourd’hui l’impression que quelque chose d’essentiel se fragilise, et que ma place, dans ce contexte, devient plus difficile à situer.

Le betweenness, un concept mathématique appliqué à l'art 

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Peu à peu, un sentiment d’urgence s’est imposé à moi. Non pas l’urgence de réagir de manière immédiate ou spectaculaire, mais celle, plus profonde, de proposer autre chose, en redéfinissant ce que pourrait être mon apport dans les années à venir. J’ai ressenti le besoin presque viscéral de poser un nouveau terme, de formuler un cadre qui permette de penser autrement les relations, les œuvres et les positions artistiques. Comme souvent, c’est en avançant dans les marges de ma propre pratique, au fil de lectures, de recherches et de conversations, que j’ai rencontré un concept qui a soudain donné forme à cette intuition : celui du betweenness.

Dans le champ des mathématiques et de la théorie des réseaux, le betweenness désigne la position d’un élément qui se situe sur les chemins reliant d’autres éléments entre eux. Ce n’est pas la centralité qui compte ici, mais la capacité à faire circuler, à relier, à devenir un point de passage. En découvrant cette notion, j’ai eu l’impression de mettre enfin un mot sur mon intuition profonde que la valeur ne réside pas nécessairement dans les centres, dans les positions dominantes ou visibles, mais dans les interstices, dans les passages, dans ces zones de circulation où des réalités différentes peuvent momentanément entrer en contact. Ces positions sont souvent inconfortables. Elles échappent aux identités stables et aux appartenances clairement définies. Pourtant, elles sont aussi profondément fécondes. Car c’est précisément là, dans cet entre-deux fragile, que quelque chose peut advenir : une rencontre inattendue, une friction productive, l’apparition d’une perspective nouvelle. Être dans le betweenness, c’est accepter de devenir pour un temps, la raison pour laquelle deux mondes se touchent.

Trouver sa place​

Cet entre-deux, en réalité, a toujours été présent dans mon parcours. Bien avant que je ne mette un mot dessus, il se manifestait déjà comme un questionnement constant, une sensation diffuse mais persistante. Pendant longtemps, je l’ai vécu comme une forme d’inaccompli : l’impression de ne jamais appartenir complètement à un endroit, de rester à la lisière des territoires dans lesquels j’évoluais. Il y avait en moi une incapacité presque structurelle à me cantonner à un seul domaine, à une seule manière de faire ou de penser. Là où certains construisent patiemment une trajectoire claire et linéaire, je me suis toujours retrouvée attirée par les croisements, par les tensions, par les oppositions mêmes. Une partie de moi cherchait constamment à comprendre, à analyser, à lire et à conceptualiser, tandis qu'une autre voulait agir, négocier, convaincre, construire des projets concrets dans le monde réel.

J’ai longtemps perçu cette dualité comme un problème. Trop intellectuelle pour me satisfaire pleinement des collaborations avec les marques, dont les logiques économiques finissent souvent par réduire l’espace de réflexion, tout en étant trop mercantile, ou peut-être simplement trop pragmatique, pour imaginer bâtir toute ma carrière dans le seul cadre institutionnel, avec ses rythmes lents et ses équilibres parfois figés. Entre ces deux pôles, je ne trouvais jamais vraiment l’endroit où me situer. Je me suis alors retrouvée à habiter simultanément plusieurs mondes. À la fois le rat de bibliothèque et la commerciale, celle qui lit, théorise et cherche du sens, mais aussi celle qui sait convaincre, négocier et transformer une idée en projet concret. Celle qui, incapable de se contenter d’un seul partenaire ou d’un seul cadre, a fini par tous les rassembler : de la galerie à la mairie, du musée à la rue, de l’association à la grande entreprise, des réseaux sociaux jusqu’aux sommets de l’État.

Pendant longtemps, j’ai interprété cette dispersion comme un signe d’instabilité, ou peut-être d’insuffisance. Comme si je n’étais jamais « assez » pour m’inscrire pleinement dans l’un de ces univers. Pas assez académique pour être totalement du côté de la recherche ou de l’institution. Pas assez commerciale pour m’abandonner complètement aux logiques du marché. Toujours un peu déplacée, un peu en dehors. Il m’a fallu neuf ans pour comprendre que cet entre-deux n’était pas un état transitoire, ni une étape avant de “trouver ma place”. C’était précisément ma place. Ce que je percevais comme une faiblesse, cette incapacité à appartenir pleinement à un seul monde, s’est progressivement révélé être ce que j’avais peut-être de plus singulier à offrir. Car si je n’étais “pas assez” pour m’installer définitivement dans l’un de ces espaces, j’étais en revanche suffisamment dans chacun d’eux pour en comprendre les logiques, les langages et les attentes. Suffisamment pour circuler entre eux, pour traduire, pour créer des points de rencontre là où ils ne se parlaient pas. C’est là que j’ai compris que ma véritable position n’était pas dans les centres, mais dans les passages. Dans ces endroits mouvants où des mondes différents peuvent entrer en relation.

J’ai fini par donner un nom à cette position : le betweenness curatorial. Plus qu’une simple notion, il s’agit pour moi d’une manière de penser et de pratiquer la curation. Une approche qui assume pleinement la position intermédiaire, non pas comme un compromis, mais comme un espace actif de circulation, de traduction et de mise en relation. Une manière d’habiter les interstices pour permettre à des univers qui s’ignorent (ou parfois s’opposent) de se rencontrer et de produire ensemble quelque chose de nouveauLe betweenness devient à la fois une posture curatoriale, une méthodologie de travail et un terrain d’exploration artistique.

Depuis 2020, j'interviens régulièrement auprès des entreprises, des institutions, des universités et des écoles supérieures, dans le cadre de conférences, de tables rondes ou de modules d'enseignement.

Mon sujet de prédilection en 2026 :

Recréer un sentiment de collectif grâce à la création contemporaine

Pour toute demande, merci de me contacter par mail à l"adresse : 

annelise.stern@gmail.com

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